Voici un de mes derniers articles, consacré à Walid Raad. Il a paru dans le n°51 de L'art même (2ème trimestre 2011), dans le cadre d'un dossier sur la situation de l'art aux Proche et Moyen Orient.
LE FUTUR ANTÉRIEUR : UNE PERSPECTIVE
(AU SUJET DE WALID RAAD)
Pour la première fois, j’ai visité une exposition avec un audioguide. C’était à l’occasion de Scratching on things I could Disavow:A history of art in the Arab world, conçue par Walid Raad au 104 à Paris, dans le cadre du Festival d’Automne 2010.
Dans un premier temps, j’avais décliné la proposition du personnel d’accueil et m’étais retrouvé confronté, dans un espace sombre, à quatre situations esthétiques successives constituées, pour la première, d’une combinaison cartographique de réseaux artistiques, institutionnels et financiers d’influence (Artist Pension Trust, Mutualart.com, nouveaux musées dans les Émirats…), pour la deuxième d’un volume traité en plan reconstituant un espace muséal vidé de ses surfaces d’exposition et d’une projection en 3D, suspendue dans l’espace, des murs vides d’un white cube, pour la troisième de la maquette d’une galerie à l’intérieur de laquelle sont collées des reproductions miniatures d’œuvres, et pour la quatrième d’une cimaise arrachée avec, sur son recto, des vieilles coupures de presses relatives à un artiste libanais et une ligne d’écriture en arabe et, sur son verso, des échantillons monochromes issus de publications libanaises passées. Le tout semblait répondre à une organisation dramaturgique dont je n’avais pas les clefs, composée d’œuvres énigmatiques, d’apparence allégorique et dont la signification précise m’échappait. Une dimension mélancolique dominait, entre le trop-plein des réseaux superposés, le vide des cimaises, la miniaturisation des œuvres et les ruines d’un passé récent, mais il me semblait que me manquaient des éléments d’articulation entre ces fragments pour saisir une possible signification globale et précise.
Loin de satisfaire cette attente, l’écoute de l’audioguide amena d’autres niveaux de complexité dans l’approche des œuvres et du dispositif d’exposition. Des histoires, dites en Français par l’acteur libanais Carlos Chahine, ressortissant au genre du conte — bien que le je narrateur soit, pour deux histoires, identifié à Walid Raad, instillant préalablement l’idée, vite anéantie, d’une histoire vécue —, jouaient subtilement des registres et des conventions de la littérature paranoïaque. Face aux représentations d’espaces muséaux vides, le récit qui me fut conté évoquait la crise panique vécue par un visiteur, pris d’une soudaine conscience de « l’aplatissement du monde » lors de l’inauguration du premier musée d’art moderne et contemporain dans un pays arabe : « Ne rentrez pas ! Il n’y a qu’un mur ! » s’écria-t-il à l’adresse de la foule qui attendait, avant d’être arrêté pour démence. Quant à la maquette, elle devint le support visuel du récit traumatisant de la réduction au 1/100ème de leur taille originelle de ses œuvres que Walid Raad découvrait lors de sa première exposition à la galerie Sfeir-Semler à Beyrouth en 2005. Face aux coupures de presse et aux écritures en arabe de la cimaise arrachée, le conteur rapportait que l’artiste y avait inscrit les noms de peintres libanais du passé moderniste récent sous la dictée télépathique des artistes libanais du futur, et qu’un critique d’art courroucé avait corrigé la faute d’orthographe affectant le nom d’un de ces artistes oubliés. Enfin, au verso de cette cimaise, les échantillons imprimés de couleurs devenaient les documents témoins de couleurs « affectées » par les destructions guerrières, des rappels fragmentaires d’une tradition chromatique détruite.
Ces récits, que Chahine réitérait lors des performances live dans l’exposition et auxquels s’ajoutait alors, et en premier lieu, celui de la découverte d’une nébuleuse de dispositifs financiers destinés aux artistes et aux spéculateurs (le fonds de pension APT et le site Mutualart.com) — le seul récit vrai de bout en bout —, sont donc partie intégrante de l’exposition comme œuvre allégorique. Outre la perpétuation des questionnements de Raad en matière de sauvetage du désastre de rémanences d’un passé récent (noms, couleurs, documents…), qui caractérisaient son projet Atlas Group de 1989 à 2004, Scratching things… confronte ses visiteurs-auditeurs à des problématiques nouvelles et pesantes, en termes idéologiques et esthétiques, touchant à l’actualité et au devenir de l’art dans les pays arabes à l’heure où se montent des projets muséaux de vaste envergure dans les Émirats et où les artistes de ces pays se trouvent intégrés et sollicités dans et par les réseaux de l’art global (il existe un fonds APT basé à Dubaï). Enfin, ce nouveau projet témoigne peut-être d’une évolution de la démarche de Raad, d’un art historien de l’art et critique d’art vers la peinture, vers le dessin. Du moins est-ce ce que les échantillons de couleurs, de graphes et de formes laissaient envisager à la fin de l’exposition, et ce que Walid Raad me confia lorsqu’il évoqua, face à son diagramme cartographique des réseaux artistiques, institutionnels et financiers d’influence, son désir de dessin. Il est à parier que son approche historique et critique de l’art et de l’histoire au Liban et dans les pays arabes nourrira ce projet.
Tristan Trémeau
lundi 13 juin 2011
LE FUTUR ANTÉRIEUR : UNE PERSPECTIVE (AU SUJET DE WALID RAAD)
Libellés :
artist pension trust,
Atlas Group,
MutualArt,
Walid Raad
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