
Voici la version originale de mon article "Cuestion de visibilidad", paru dans le magazine espagnol Exit Express, dans le dossier "Abstraccion hoy", n°46, octobre 2009.
Question de visibilité
Etat des lieux : au-delà de la réification ?Comment évoquer de façon synthétique la situation de la peinture abstraite ? Peut-être en décrivant et en interprétant une œuvre de Miquel Mont,
Marché des visibilités, conçue en 2005 pour une exposition à la Galeria dels Angels à Barcelone, réactualisée en 2008 à La Villa du Parc à Annemasse et récemment acquise par le Frac Alsace. La visiter — puisqu’il s’agit d’une installation — revient en effet à partager avec l’artiste un état des lieux critiques de l’histoire récente de la peinture abstraite. Marché des visibilités se présente comme un espace d’exposition composé d’une peinture murale (des bandes horizontales bleues, blanches et vertes) qui couvre l’ensemble des parois, à l’exception d’un rectangle monochrome gris qui l’entrecoupe à la verticale, de la plinthe au plafond. Ce monochrome fait en partie office de fond à une étagère en métal, articulée en diptyque contre le mur. Cet élément de mobilier industriel banal possède deux tablettes vides de tout objet d’exposition et oppose au regard sur sa droite un plan de plexiglas rouge opaque. Une autre étagère, vide de toute tablette et exposée à la perpendiculaire du mur, est munie d’un plan de plexiglas translucide qui trouble la perception de l’espace environnant. Enfin, trois feuilles de soie monochromes (rouge, jaune, bleu), découpées en trapèzes et épinglées à hauteur du regard sur la peinture murale, ont un rôle d’objets d’exposition tout en ayant le statut ambigu d’un ready-made de peinture.
Une première interprétation de cet ensemble le situerait dans la continuation des pratiques postmodernes de l’abstraction qui interrogent notamment, depuis quarante ans, les processus de réification de la peinture — et de la peinture moderniste en particulier, laquelle est communément assimilée à l’abstraction — en tant que signe conventionnel et marchand d’elle-même, voire en tant que ready-made. Ainsi pourrait-on interpréter les étagères comme des objets spécifiques
à la Donald Judd, dont les potentielles confusions avec le design et le mobilier — stigmatisées dans les années 1960 par les modernistes Clement Greenberg et Michael Fried — seraient ici assumées, dans la continuité des positions esthétiques d’un John Armleder. Les trois feuilles de soie monochromes tiendraient, elles, le même rôle ambigu d’un ready-made de peinture que conférait déjà Blinky Palermo à ses tableaux abstraits en tissus. La peinture murale, quant à elle, renverrait au processus de revalorisation du décoratif, entamé par Daniel Buren ou Sol LeWitt au cours des années 1980 et perpétué, par exemple, dans les récents environnements abstraits et pop de Stéphane Dafflon. Ces éléments d’interprétation évoquent un processus de désacralisation ou de sécularisation de l’art et en particulier de la peinture moderniste, soutenu par deux sources : une conception post-pop du devenir image, signe ou ready-made de tout, y compris des œuvres d’art ; une vision post-minimaliste de l’espace d’exposition comme espace partagé où la situation construite s’impose comme œuvre et non les objets qu’elle inclut.
Tous ces éléments participent indéniablement de la définition de ce dispositif, mais ils y participent en tant qu’éléments dominants du contexte de l’abstraction postmoderne auquel Miquel Mont a été confronté depuis ses débuts et qu’il problématise sans y réduire son travail et sans succomber au traitement littéraliste de ces problématiques. Ainsi, n’expose-t-il pas littéralement une étagère, ni une vitrine, ni une étagère transformée en vitrine. Plus qu’une éventuelle confusion entre œuvre et mobilier, ces étagères traduisent une problématique des conditions de visibilité de visibilité des œuvres. De façon plus radicale que le dispositif tableau, le propre de la vitrine est en effet de proposer un rapport strictement visuel à ce qui est exposé, par transparence et projection, la surface vitrée recueillant reflets et ombres de l’espace environnant. Cette mise à distance du tactile au sens d’un appel au toucher laisse la place à une autre dimension de la tactilité, d’inspiration benjaminienne : une appréhension distraite et par accoutumance de l’espace, régie par le modèle architectural. Dans
Marché des visibilités, la première étagère, par le jeu orchestré entre plan opaque et volume transparent, incite à la perception d’une structure picturale traitée de façon constructive, dans un registre plus architectural que sculptural. Ce registre renforce paradoxalement de façon conséquente la dimension picturale de cet objet. De cela, les avant-gardes constructivistes des années 1910-1930 nous avaient déjà entretenu dans leur insistance sur les rapports, déplacements et transferts entre surface picturale, plan mural et écran. Coulissements, projections, obturations, dévoilements font ainsi autant partie du vocabulaire pictural, architectural, photographique que cinématographique, chez un Laszlo Moholy-Nagy ou un Mies van der Rohe, dont le pavillon barcelonais a fortement marqué l’appréhension sensible et théorique de l’espace par Miquel Mont.
Ce traitement complexe des éléments de mobilier le distingue radicalement des usages littéraux et ironiques des meubles par des artistes de sa génération — comme la banquette circulaire
Table Loop d’Angela Bulloch (1996) qui invite les visiteurs à s’asseoir, transformant symboliquement, selon l’artiste canadienne, les objets spécifiques de Judd (c’est-à-dire relevant d’un régime esthétique autonome) en objets destinés à l’usage. De même, son appréhension picturale des étagères est sans rapport avec le traitement, encore une fois littéral et ironique, qu’un Mathieu Mercier peut faire subir à un Mondrian dans
Drum and Bass (2002). Quand ce dernier compose une oeuvre à la Mondrian en installant sur des éléments d’étagère murale noire des serviettes de toilette rouges, une boîte en plastique bleu et un rouleau de feuilles en plastique jaune, en lieu et place des plans de couleurs, il répète un geste pop dont on peut retracer brièvement l’histoire. Quand, en 1962, Tom Wesselman introduisit, dans sa
Nature morte n°20 (1962), la reproduction d’un tableau de Mondrian au sein de la représentation de l’intérieur d’une maison américaine banale, il signalait un devenir image et signe marchand d’une œuvre paradigmatique du modernisme. Le contexte était alors celui d’une décennie durant laquelle la diffusion imprimée des œuvres connut un boum sans précédent qui accompagnait les processus de démocratisation culturelle, et où le styliste Yves Saint-Laurent créa une robe Mondrian qui lui garantissait une plus-value symbolique avant-gardiste. Ceci signalait qu’à travers leurs reproductions et leurs usages les œuvres phares du modernisme commençaient à innerver le quotidien le plus banal aussi bien que les industries culturelles, qu’elles subissaient ainsi un processus de réification — c’est-à-dire de transformation en pure valeur d’échange — d’autant plus fort qu’elles étaient réduites à des signes de distinction. Dans les années 1980, les néo-géos américains et européens renforcèrent cette interprétation des processus de réification de l’abstraction moderniste en présentant, par exemple, un aspirateur Hoover flambant neuf selon une composition constructiviste et une touche de néon minimaliste à la Flavin (Jeff Koons,
The New Hoover Celebrity, 1980), ou en appliquant sur un canapé banal des motifs suprématistes (John Armleder,
Furniture sculpture 21, 1981). Quant au
Drum and Bass de Mercier, il traduit au début des années 2000 la banalisation industrielle cheap des tableaux de Mondrian (et, plus généralement, des avant-gardes historiques) convertis en signes-marchandises, exercée par des enseignes comme Ikea.
De fait, le Pop Art occupe une place déterminante pour comprendre les évolutions récentes de la peinture abstraite, parce qu’il a représenté à bien des égards un coup d’arrêt du modernisme en instillant dans le champ de l’art abstrait l’idée d’une fin de l’authenticité, de l’unicité et de l’autonomie des œuvres. Soit des critères qui définissaient en grande partie les ambitions modernistes, lesquelles trouvèrent au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale aux Etats-Unis leurs héros (Pollock, Rothko, Newman, Louis…) et, surtout, leur héraut, le critique d’art Clement Greenberg. Ce dernier revendiquait l’application et la poursuite de ces critères comme l’ambition par excellence du modernisme (Fried préférant quant à lui parler de « haut modernisme »), qui rejetait tout ce qu’au contraire le Pop Art intégra et questionna, notamment le kitsch et les images des industries culturelles. Pour les modernistes, l’abstraction n’était pas seulement le moyen de faire aboutir le projet téléologique moderniste de déclaration de l’essence de la peinture (« la planéité et la délimitation de la planéité », écrivait Greenberg en 1962), mais une arme idéologique contre le kitsch et les industries culturelles. Or, dès 1959, en Grande-Bretagne, une exposition de peintures abstraites révéla que même les œuvres expressionnistes abstraites que Greenberg prenait pour modèle de distinction esthétique vis-à-vis de l’influence croissante des industries culturelles pouvaient entretenir des liens avec ces dernières, du moins du point de vue de leurs dimensions et de leurs effets. Organisée à l’ICA de Londres,
Place se présentait comme une exposition de tableaux abstraits de vastes formats, inspirés par la dimension cinémascopique de l’expressionnisme abstrait américain (Pollock, Newman, Louis…) et basés sur des processus d’abstraction d’images, de logos, de panneaux signalétiques, bref de tout un langage visuel s’ordinaire associé au Pop Art. Ces œuvres, créées par des artistes aujourd’hui relativement oubliés et inconnus sur la scène internationale (Richard Smith, Robyn Denny, Ralph Rummey…), étaient exposées directement au sol ou articulées comme les parois d’un labyrinthe. Aussi le visiteur était-il « davantage confronté à un environnement fait de peintures qu’à une succession d’œuvres isolées ». Par ailleurs, « aucun point de vue ni parcours n’était privilégié, l’exposition dans son ensemble étant conçue comme une dérive ».
Il était frappant de constater, lors de l’heureuse exhumation de ces œuvres par Éric de Chassey à l’occasion de l’exposition
Stroll on ! au Mamco à Genève en 2005, qu’elles résonnaient très fort avec une actuelle tendance lourde à l’abstraction pop ou néo-pop, telle qu’exemplifiée par des jeunes artistes suisses comme Stéphane Dafflon et Philippe Decrauzat. Eux aussi empruntent aux industries culturelles autant qu’à l’histoire de l’abstraction leurs formes logotypées et réifiées, suggérant par ailleurs que le design joue un rôle essentiel dans ces passages — le design industriel, issu en grande partie de l’abstraction constructiviste de l’entre-deux-guerres, influençant désormais l’abstraction contemporaine, jusqu’à rendre relativement indiscernables les limites entre art et design. Sur cinquante ans, une histoire de l’abstraction après le Pop Art — les artistes exposés dans
Stroll on ! étaient en lien avec la scène pop londonienne — pourrait ainsi se dessiner, avec pour principal motif les liens problématiques entre abstraction et image et peinture et ready-made. Cette histoire inclurait comme moments significatifs les
Targets (1955) de Jasper Johns qui unissent en une seule image des formes abstraites élémentaires (des cercles concentriques), la représentation d’un objet (une cible) et un traitement quasi chosifié du tableau, ou encore les
Brushstrokes de Roy Lichtenstein (1965) qui transforment un geste expressionniste en logo. Elle s’attarderait sur le rôle déterminant joué par les procédés mécaniques de reproduction chez Andy Warhol et leur influence sur l’idée d’une fin de l’originalité, de l’unicité et de l’authenticité des œuvres, objets de processus fatals de réification avec l’augmentation de la sphère de la reproduction (de l’imprimé au numérique). Elle ferait ensuite le point, avec Hal Foster, sur les débouchés mélancoliques et/ou cyniques de cette idée d’une réification générale, devenue la base idéologique des Néo-Géos dans les années 80 : versions dégradées du modernisme (Sherrie Levine) et de l’art cinétique (Ross Bleckner), devenir kitsch et décoratif de ces mêmes modèles (Philip Taaffe), reproduction de tableaux de Daniel Buren (Olivier Mosset), application d’une « touche van Gogh » sur un panneau signalétique (Bertrand Lavier). Enfin, cette histoire ferait le constat d’une répétition de ces procédures ironiques chez des artistes nés dans les années 1960-70 (Angela Bulloch, Mathieu Mercier…), qu’elle mettrait en rapport avec la théorie postmoderne de la fin de l’histoire, c’est-à-dire l’un des fondements idéologiques du mouvement Néo-Géo.
En 1986, dans un entretien qui réunissait Haim Steinbach, Jeff Koons, Sherrie Levine, Philip Taaffe, Ashley Bickerton et Peter Halley, ce dernier osait en effet avancer, en pleine révolution néo-conservatrice reaganienne et thatcherienne : « Je crois qu’il est difficile, aujourd’hui, de parler d’une situation politique ». Il ajoutait : « la politique, de même que la réalité, est une notion dépassée. Nous nous trouvons dans une situation post-politique ». On reconnaît ici une interprétation des théories du philosophe français Jean Baudrillard, qui voyait dans le Pop Art le moment esthétique de remplacement de la réalité (y compris et d’abord de l’art) par sa « reproduction infinie », ses simulations, et son esthétisation : « de médium en médium le réel se volatilise, il devient allégorie de la mort, mais il se renforce aussi de par sa destruction même, il devient le réel pour le réel, fétichisme de l’objet perdu – non plus objet de représentation mais extase de dénégation de sa propre extermination rituelle ». Une fois la conviction acquise d’une substitution de la réalité par ses médiations/simulations, les néo-géos ont connecté cette théorie à celle de la fin de l’histoire, alors très en vogue et qui allait connaître une acmé avec la parution du livre de Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, en 1992. Plus simplement, l’histoire du modernisme et plus généralement des avant-gardes leur apparut achevée, à l’instar de l’histoire de la lutte des classes et des conflits idéologiques, au profit d’une situation libérale-démocrate consensuelle qui trouverait dans le champ de l’art son application dans l’usage relativement indifférencié de formes et de signes issus des beaux-arts comme de la culture pop. C’est en tout cas ce que l’on peut comprendre de la thèse défendue par le critique d’art français Michel Gauthier dans de nombreux articles, consacrés aux artistes néo-géos (Mosset) et à leurs successeurs (Bulloch, Dafflon). Pour cet auteur, les entreprises conjuguées du minimalisme, du Pop Art et de l’art conceptuel, renforcées par les néo-géos, auraient eu pour objectif et conséquence de congédier toute aura des œuvres au profit d’une « beauté laïcisée », celle-ci se fondant sur des combinaisons spatiales de formes et d’objets, voire de sons et d’images empruntés à l’histoire de l’abstraction moderniste (essentiellement le minimalisme et l’art cinétique) et à ses usages dans les champs du design graphique ou mobilier, ainsi qu’à une culture visuelle pop allant de la bande dessinée aux pochettes de disques et autres flyers. « L’appropriation, la citation, le sampling » sont alors « les marques d’un sentiment d’une fin de l’histoire, du passage de l’âge (historique) de la production à celui (post-historique) de la reproduction », concluait-il en 2004.
Ce type de discours, qui traduit une domination intégrée des processus économiques et symboliques de réification, est omniprésent depuis les années 1980 et ne concerne pas seulement les issues de la peinture abstraite comme en témoignaient, ces dernières années, la récurrence de la métaphore de l’artiste post-producteur en DJ dans les écrits de Nicolas Bourriaud, ainsi que l’exposition
Playlist que ce dernier organisa en 2004 au Palais de Tokyo (avec notamment des œuvres d’Armleder, Lavier et Bulloch). Il pesa nécessairement sur les pratiques et à la question « comment peindre aujourd’hui ? » de nombreux artistes répondirent d’abord par des pratiques qui ne cessaient de se poser la question de la survivance de la peinture et des stratégies qui assureraient sa survie ou sa légitimité. Ces stratégies, quand elles ne prenaient pas le parti de parler le langage dominant de la réification et du sampling, s’appuyaient souvent, au cours des années 1990, sur des protocoles picturaux systématiques (monochrome, grille, geste au compte-goutte médiatisé par des outils tels des pipettes ou des pots percés…) et/ou interrogeaient les effrangements entre la peinture et d’autres médiums (sculpture, installation, photographie, vidéo…). Ces protocoles paraissaient reprendre des modèles modernistes là où le minimalisme les avaient conduits à leurs termes — du moins selon l’interprétation que l’on peut faire du minimalisme américain comme objectivation des critères essentialistes modernistes (le tableau monochrome comme objet et forme unitaire, et la grille comme index topographique des surfaces) —, tout en reprenant aux poétiques processuelles postminimalistes leur souci d’une visibilité des modes de production des œuvres.
Plasticité et tactilité sont les notions qui relient les expériences que l’on peut avoir des œuvres conçues selon ces protocoles par Miquel Mont et les Français Emmanuelle Villard, Édouard Prulhière, et Frédéric Diart, sans doute parce qu’ils éprouvent la consistance de la peinture, dans sa matérialité et sa chimie. Ceci est le plus évident dans les séries de dispersions, de gouttes, de versements, de peaux, de peintures empilées et emmurées, réalisées par Mont dans les années 1990. Elles déclinent des processus de création hérités du dripping de Pollock, du pouring de Morris Louis, des gouttes de Larry Poons ou des flaques de Lynda Benglis. Dans leurs déroulés et leurs résultats, ces processus sont délestés de toute dimension expressionniste. Le hasard est toujours contrôlé par la maîtrise de l’outil et de la technique, ou encadré par des contraintes gestuelles établies telles des règles de laboratoire comme chez Alexandre Rodtchenko, Gerhard Richter ou Bernard Frize. On retrouve des échos de ces méthodes dans les œuvres — très différentes dans leurs consistances physiques — de Prulhière, de Diart et de Villard, qui se concentrent alors sur les processus physiques et chimiques de diffusion et de coagulation, d’enfouissement partiel et de révélation ponctuelle, d’entropie ou de cristallisation de la peinture. Les effrangements de la peinture avec la sculpture et l’espace architectural apparurent très vite et de façon distincte dans les parcours de Mont et de Prulhière, le premier développant la stratégie d’un devenir tridimensionnel du tableau et d’un questionnement de ses liens dialectiques avec l’espace environnemental, le second opérant un déplacement dans l’espace de tous les éléments constitutifs de ses tableaux, du châssis à la peinture, en passant par la toile trouée et/ou compactée.
Plus analytiques dans leur déploiement, les stratégies picturales de Mont renouvellent depuis les pratiques néo-avant-gardistes de déconstruction critique de la peinture dans ses constituants matériels et symboliques (les échelles en bois des années 1970 de Daniel Dezeuze, qui tombent le long du mur et s’enroulent au sol, ou s’étirent latéralement contre la paroi murale, sont un aiguillon important de ses stratégies), en les ouvrant à d’autres effrangements que sculpturaux et architecturaux, intégrant des problématiques photographiques et cinématographiques. En témoignent ses carnets de photographies qui archivent des situations picturales et sculpturales « trouvées », la récurrence de structures picturales dans les aménagements des espaces publics et leurs lapsus, mais aussi des dispositifs d’exposition de marchandises telles les vitrines. Si la question des processus de réification le taraude, Mont n’opère toutefois aucune traduction littérale de ses photographies dans ses œuvres. Elles l’aident à penser les liens entre les conditions de production et d’exposition des œuvres, ce qui est visible étant indissociable du dispositif qui le porte au regard et qui l’inscrit matériellement dans l’espace d’exposition (cf.
Marché des visibilités).
Cette approche de l’œuvre comme dispositif de production et d’exposition du visible est essentielle pour saisir ce qui distingue profondément cette démarche de l’approche purement formelle et optique de la forme efficace chez Dafflon et Decrauzat. Il en va de même pour pour d’autres artistes, tels le Français Dominique Figarella, le Belge Marcel Berlanger et l’Anglais Mick Finch. Ces derniers mettent en abîme la question du regard en articulant des images transférées ou reproduites avec des surfaces picturales abstraites traitées de façon anamorphique (Figarella,
Qui est, 2004), des modes de composition et de division du geste issus de l’abstraction (Finch,
Sublimey, 2004) ou des tracés à la bombe qui introduisent une autre vitesse du geste et du regard (Berlanger,
African flag, 2003-2004). Ils n’ont pas oublié que la peinture, quand bien même elle intègre des problématiques liées à l’image, est concernée par l’objet : celui qu’elle produit (une œuvre) et dont l’artiste porte la responsabilité jusqu’à penser son mode d’exposition, déterminé par son mode particulier de structuration du visible et de l’expérience esthétique. Ce faisant, ils manifestent une attention rare à la dimension idéologique de la peinture et, partant, de leurs œuvres : chacune circonscrit de façon précise et ouverte un espace de discours, lui-même traversé et précédé par d’autres, sans compter ceux auxquels il se connecte et qu’il critique (du Pop Art aux pratiques de déconstruction critique, en passant par le minimalisme). Par ailleurs, en mettant en œuvre des processus techniques de médiation du geste et de la représentation qui diffèrent l’actualisation de la forme ou de l’image, ils développent une politique visuelle du retard et de la méditation qui n’est pas sans rappeler les stratégies picturales de Christian Bonnefoi, développées dès le milieu des années 1970 à l’encontre des réductions minimalistes du tableau à un objet-forme unitaire. Tout comme le fit Christopher Wool après lui, Bonnefoi peint selon une succession de médiations et de transferts du geste, inspirée tant par le dripping de Pollock que par la technique de la sérigraphie chez Warhol, soulignant par-là même et par retour que les tableaux de ces derniers ne sauraient être réduits à une immédiateté all-over ou iconique.
L’attention à la dimension idéologique de la peinture et aux médiations techniques de production à la forme des œuvres passe aussi par l’exploration critique des conventions de la peinture, irréductibles à la planéité moderniste. C’est ce chaque exposition de l’artiste américain James Hyde opère à travers des confrontations d’œuvres conçues comme des dispositifs a priori radicalement distincts : reliefs qui jouent de la contradiction entre leurs imposantes tranches rugueuses de polystyrène cimenté et leurs faces lisses et fragiles peintes à fresque de balayages colorés (série des
Parts), boîtes de plexiglas transparent mettant à distance la tactilité des déchets d’ateliers qu’elles contiennent (
Soak, 1994), coussins gonflables recouverts de traces picturales (
Cosmic pillow, 2002), mobiles munis de lampes colorées, suspendus ou posés au sol (
Fallen mobile, 2002), poignées en bois recouvertes de peinture (série des
Handles), objets design (
Coffee Glow Table, 1998), tirages numériques augmentés de collages (série des
Digital Prints and Alterations). Ses expositions les plus complètes s’offrent dès lors comme des perspectives ouvertes concernant les lieux et modes de production de la peinture, qui renouent avec la richesse des propositions faites, à partir des années 1960, par des artistes comme le Brésilien Helio Oitticica, l’Américain Richard Tuttle, l’Allemand Blinky Palermo et le Français Daniel Dezeuze.
À l’instar de Christian Bonnefoi, ces quatre artistes demeurent des « insiders outsiders » dans les histoires de l’art des quarante dernières années, sans doute parce qu’ils sont irréductibles aux courants esthétiques dominants qui ont marqué leur génération et parce que leur refus de céder à la répétition générique de « solutions formelles » et donc à la reconnaissance pauvre et réifiante. Or, il est manifeste que leurs œuvres informent aujourd’hui nombre des pratiques picturales abstraites ou issues de l’abstraction parmi les plus pertinentes et ouvertes, et qu’en retour l’ensemble de ces productions rend nécessaire une réécriture critique de l’histoire de l’abstraction depuis le minimalisme et le Pop Art, au-delà de l’action toujours potentiellement réifiante de l’écriture de l’histoire. Reste à trouver le dispositif, la bonne parallaxe pour le faire.
Tristan Trémeau